Cahier

1/10/2022
Pueblo – entretien avec Pierre Notte

ENTRETIEN AVEC DAVID MURGIA AUTOUR DU SPECTACLE PUEBLO, octobre 2022

dessin, David Murgia

Qui est-il, cet homme qui nous parle ? L’écrivain lui-même, le poète ? Un prophète ? Un beau parleur ?

Le récit de Pueblo s’inscrit dans la même zone de périphérie que celle aperçue dans Laïka. Le narrateur est quelqu’un qui imagine la vie de personnes qu’il ne connaît pas. Il est vrai, comme le ferait dans sa tête un auteur ou un poète. L’acte d’écrire se fait ici par le dire. Ce personnage qui raconte est lui aussi un marginal, en marge du centre, en marge de l’histoire. Il est à sa fenêtre et imagine, depuis son petit studio de 35 mètres carrés dans un immeuble de périphérie, de quoi peut bien être faite la vie des gens qui l’entourent, et plus particulièrement ces deux silhouettes, qu’il ne connaît pas, et qui habitent derrière la fenêtre de l’immeuble d’en face. Le narrateur et Pierre, son colocataire, imaginent une vieille, de plus en plus vieille et une jeune femme, de moins en moins jeune, probablement caissière à l’essai au supermarché. Pueblo est l’histoire de cette jeune femme et de toutes les personnes qu’elle rencontre. Pour imaginer, le narrateur raconte. Il raconte pour voir, et pour faire voir les images qui rythment ces vies.

Mais qui est Pueblo ?

On pourrait dire que Pueblo, c’est tout un peuple derrière la fenêtre. Ascanio Celestini rassemble, dans cette trilogie, des personnages qu’il connaît, des personnages qui habitent dans l’histoire, mais en périphérie de celle-ci. Des personnes en situation de grande précarité, des êtres humains qui sont souvent des anonymes, des sans nom, des sans voix, des sans visage… Pour un président de la République, entre des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien, ils sont de ceux qui ne sont rien ou, plus vrai encore, des gens qui ne sont pas. Il s’agit de personnes dont on ne parle que lorsque advient un scandale ou une chose extrême à proximité, et qui ne finissent pas au bas d’une notice de journal que lorsqu’on peut les accoler à meurtre, un viol, un trafic illicite, quelque chose de sale et d’éclatant. Au contraire, Ascanio Celestini s’intéresse à leur vie dans ce qu’elle a d’ordinaire et de quotidienne. Ce qui intéresse l’auteur dans ces personnages, c’est leur humanité, leur humilité. Il veut les raconter avant que la violence qui les entoure ne les transforme en ragot pour la presse. Il veut aussi raconter la magie qu’il y a dans leur tête, le monde qui les rend beau et peut les aider à ne pas les faire disparaître. Intervient aussi de manière récurrente, dans la fable, un petit refrain, où l’on parle de la danse de la pluie des indiens Pueblos, qui vivent sur les plateaux arides. Ils battent des pieds par terre pour faire venir la pluie, et pour eux, les nuages sont des masses amies, clémentes, où se logent leurs ancêtres. Ils vivent « autrement » que nous et entretiennent un tout autre rapport à la mort, et un tout autre rapport à la vie. Ils ne s’intéressent pas à la guerre, leur vie est vouée à leurs ancêtres et à leurs enfants. Un pueblo, c’est aussi un village. Un peuple.

Sur quoi donne-t-elle, cette fenêtre ? La rue, l’entrepôt, le supermarché ? Ces lieux, quels sont-ils ?

Des lieux du quotidien. Des lieux ordinaires. Pas de ceux qu’on trouve au milieu des centre-ville huppés de nos villes, mais bien ceux que l’on trouve en périphérie de celles-ci. Un lieu de travail, un lieu de passage, une place publique. Un supermarché, un énorme entrepôt, juste derrière le supermarché, où travaillent des manutentionnaires africains sans papiers, dans la logistique, au milieu des caisses, des transpalettes et des camionnettes, qui après avoir livré les caisses, ramènent les manutentionnaires. Un grand parking, juste devant le supermarché, où se tient une baraque en plastique, utilisée autrefois par les vigiles, mais qu’ils n’utilisent plus depuis un siècle, et qui est aujourd’hui habitée par une clocharde qui ne fait pas la manche, connue de tous et dont à peu près personne ne s’approche. Une petite zone où vivent et se croisent des personnages broyés par notre société capitaliste et abandonnés sur le bas-côté…

Et qui est là, derrière vous, à l’accordéon ?

Chaque spectacle de la trilogie repose sur un narrateur et un musicien. Nous travaillons avec des musiques de Gianluca Casadei pour accompagner ce récit et Philippe Orivel, l’interprète qui m’accompagne au piano et à l’accordéon, déroule une musique qui raconte autant que le texte. L’un et l’autre se mélangent, les notes et les mots tentent, au milieu d’une logorrhée quasi ininterrompue, de former des images. Philippe Orivel m’accompagne très librement, et puisque ces histoires, racontées selon le mode de la tradition orale, elles bougent, vivent et se réécrivent dès lors qu’elles sont re-racontées.

Après Discours à la nation et Laïka, vous constituez un triptyque… Il était question des « grands », puis vous parliez des « petits »… Ici, de qui s’agit-il ?

En réalité, Discours à la Nation, qui traite plutôt du langage du pouvoir et du rapport entre classe dominante et classe dominée dans nos sociales-démocraties occidentales, est hors de la « trilogie de périphérie ». Celle-ci débute avec LaïkaPueblo est le second épisode et plus tard, arrivera la troisième et dernière partie du triptyque. Dans les deux premiers épisodes, le narrateur observait tout depuis son studio, derrière sa fenêtre. Il n’est pas impossible que, pour le troisième volet, celui-ci sorte de son appartement…

Comment travaillez-vous ensemble, avec l’auteur et metteur en scène ?

À chaque fois différemment. La singularité dans la narration celestinienne, est probablement le caractère oral des textes de l’auteur. Nous ne travaillons pas avec des textes définitivement écrits, mais plutôt avec des images précises qui, en racontant, s’affinent. Lorsque je reçois de nouvelles histoires d’Ascanio Celestini, débute un long travail d’incorporation, une sorte de réécriture pour mon corps et pour ma voix. La traduction vers le français demande bien entendu quelques adaptations, des ajustements rythmiques, en utilisant la sonorité du verbe, en travaillant son impact, sa fluidité, les torrents sur lesquels poser la voix du narrateur… Il y a des passages très écrits, d’autres plus souples, de sorte que le tout s’imprime et se révèle un peu comme procède le souvenir. Il faut raconter et raconter encore. Ascanio Celestini dit que quand on raconte, on écrit. Chaque soir, j’essaye donc d’écrire et de réécrire, par le fait de jouer, cette fable qu’Ascanio m’a confiée. Ces textes sont comme des versions de rechange aux grands récits dominants, des espaces de résistance aux pensées toutes faites et aux conceptions du monde intangibles. Je me sens, lorsque je les raconte, comme un vidéoprojecteur de cinéma plutôt que comme un acteur. Comme le lien entre une histoire à faire voir, et un public qui regarde un plateau vide. Je parle en projetant des images, je m’efface derrière elles, je les soutiens et les développe entre la scène et le public.

Est-ce un théâtre engagé ? A-t-il pour vocation de réveiller, de secouer ?

C’est un théâtre qui joue avec nos représentations du monde et des gens qui le peuplent, un théâtre qui réhabilite les notions de classes, d’inégalités sociales, de déshumanisation. Un théâtre qui donne avoir la violence – y compris la nôtre – du monde que nous habitons quand notre petit confort préfère la tenir à distance. Un théâtre qui utilise la parabole pour raconter l’exploitation, l’aliénation et l’injustice. C’est un théâtre qui s’engage dans le monde, dans les règles de l’art, comme le ferait la littérature ou la peinture. Car en effet, ceci est de l’art. Et nous ne montons pas sur le plateau pour lire un manifeste, mais pour donner vie à un poème. Il s’agit de créer du beau, bien entendu, de stimuler des parties de nos perceptions plus endormies, afin de générer un nouveau regard. Si c’est bien du théâtre que nous faisons, il va de soi que le politique est partout, que l’artiste est de son temps, de son époque. Il n’est pas à l’écart. Et à côté du grand récit médiatique, il écrit d’autres lignes.

PROPOS RECUEILLIS PAR PIERRE NOTTE, octobre 2022