Cahier

18/01/2021
Il était une fois, une petite histoire à vous raconter. StillStandingForCulture #2

C’est sur les marches du Théâtre de La Monnaie, aujourd’hui fermé comme toutes les salles du royaume, que les travailleurs et travailleuses de la culture avaient dressé leurs tréteaux, le samedi 16 janvier 2020, pour une nouvelle action symbolique contre la paralysie sanitaire de tout leur secteur professionnel.
Comme souvent, lorsqu’une action bi-communautaire rassemble Flamands, Wallons et Bruxellois, c’est en anglais que les organisateurs avaient baptisé leur action : « Still Standing for Culture #2 ».
A deux pas de la rue Neuve, ce temple bruxellois de la grande consommation, ils et elles voulaient rappeler la flagrante inégalité de traitement dont souffre une vie culturelle condamnée depuis dix mois à l’immobilité et à la paralysie. A l’image des 500 spectateurs/participants présents : dans le froid, sous la neige, et les pieds dans la boue.
Mais avec au cœur, aussi, cette petite braise ardente qu’iels portent, partagent et protègent précieusement, et qui un jour, c’est certain, foutra le feu à toutes les planches du vieux monde.
L’accès à la culture est un droit fondamental, rappellent les organisateurs, comme l’accès aux soins, à l’éducation ou à la justice. Défendre nos métiers, c’est non seulement défendre un secteur économique nécessaire et vital, mais aussi défendre les droits culturels du public et le bien-être de tous les citoyens.
Car le secteur culturel, qui avait énormément investi dans tous les protocoles sanitaires pour sécuriser ses espaces d’expression, s’est trouvé bien mal payé en retour par les experts sanitaires et les calculettes gouvernementales.
Tout ce qui avait autrefois fondé notre humanité même, nos chants, nos danses et nos rituels aux morts, semble avoir été jeté au tout-à-l’égout des « choses non essentielles », en même temps que les coiffeurs, les boîtes de nuit et les pompes à bière.
Un aveuglement cardinal dont nous ne sortirons pas seuls, et pas indemnes.
La présence d’Adèle Fège, de « Santé en Lutte », de Christine Mahy, de « Lutte contre la Pauvreté », et du Gang des Vieux en Colère, dépassait ainsi le strict périmètre culturel pour appeler à une possible convergence des luttes autour de ce qui fait notre plus nécessaire solidarité et notre plus intime humanité.
A l’image du beau texte de David Murgia, qui ouvrait la manifestation (1).

Claude Semal, 18 janvier 2021.


IL ETAIT UNE FOIS UNE PETITE HISTOIRE A VOUS RACONTER

De et par David Murgia

Dire peut-être d’emblée une chose :
on peut accepter de jouer à jauges limitées,
on peut accepter d’être temporairement fermés.

Nous savons les contraintes de la situation
et nous pouvons l’accepter.

Mais nous n’accepterons pas sans broncher
que soient ignorés les arts et la culture dans la société et qu’aucune réflexion tenue
n’ait lieu concernant une juste répartition des efforts à porter.

(Allez, juste un effort.
On ferme une semaine H&M et ZARA et on ouvre 30 théâtres et cinémas !
C’est juste une idée. Une parmi un millier)

Nous n’acceptons pas que soit si grossièrement balayée la question de l’art,
la nécessité absolue de la rencontre des oeuvres de nos artistes avec des publics.
Qu’elle se retrouve étouffée par la seule logique économique qui influence les décisions politiques.
Nous ne l’acceptons pas.
Par ailleurs, ceci n’est pas un spectacle.

 
Musique

Il était une fois une histoire à vous raconter.
Rien, vraiment pas grand-chose, juste une petite histoire à vous raconter,
devant vous,
qui vous êtes déplacés,
parfois garés, qui avez traversé le froid, l’obscurité,
Vous qui êtes là ce soir, sous le regard des policiers.

Il était une fois une simple histoire à vous raconter,
Et peut-être juste un petit peu de musique,
comme ça, pour frissonner.
Il était une fois une histoire à vous raconter
Mais au milieu d’un beau merdier.

Pas l’histoire de la Monnaie, pas l’écu, la pièce, le caillou, le bijou
Qui dans la folie du siècle passé avaient pris valeur sur tout,
Pas l’histoire du Théâtre de la Monnaie,
de sa Muette de Portici, de ses Martyrs, de sa Révolution,
Non, juste une simple histoire à vous raconter, comme ça
Au milieu d’un grand merdier,
Sous le regard des policiers
Devant vous qui vous êtes déplacés,
parfois garés,
Qui avez bravé le froid et l’obscurité

Il était une fois, une histoire ou tout – enfin presque tout – avait continué.

Tout avait continué, les priorités, le cap, la loi et toutes ses inégalités,
on n’avait pas arrêté de produire et d’acheter, de vendre et de jeter,
toutes sortes de choses utiles et inutiles
dans les rues commerçantes bondées par centaines de milliers.
On continuait comme avant à vendre des cravates, des culottes et des chaussettes
aux guichets des multinationales du textile de proximité.
On n’avait pas arrêté ni le réchauffement climatique, ni l’extinction des autres vivants,
Tout avait continué,
On n’avait pas arrêté les migrants – enfin si!
on n’avait pas arrêté d’arrêter les migrants
par des politiques sécuritaires qui les mettaient en joue
à armes réelles en toute guise d’accueil.
On n’avait pas arrêté de produire des armes à Herstal
de les vendre à Dubaï.
Tout avait continué.

On n’avait pas arrêté de préparer
La relance, la reprise, le redéploiement économique,
Le redynamisme et l’optimisation
de redorer tous ces mots clés

Mais plus d’accès aux arts,
plus de culture, plus de rendez-vous, même imprévus,
mêmes accidentels, même impromptus, même à-priori-inutiles-et-pourtant
plus de trompette, plus de marionnette, plus de danse, de performance,
Plus de théâtre dans les écoles et plus d’école dans les théâtres
Plus de liens, plus rien qui passe par en-dessous, qui passe par dedans,
Plus d’éducation permanente,
Plus d’Olindo Bolzan… Plus d’Olindo Bolzan !
Parti pendant le confinement
Savent-ils seulement ce que c’est : un Olindo Bolzan,
Comment ça vit, comme ça r’garde, ce que ça ressent,
ce que ça transmet ?
La poésie
Savent ils seulement ce que c’est ?
Par où ça passe
Qu’elle court partout, qu’elle se faufile, qu’elle s’agrippe,
Qu’elle contamine, la poésie
Savent ils seulement ce que c’est ?

Le pain et l’eau, qu’on disait ensemble dans nos meilleurs moments,
Mais non, pour eux, les Arts et la Culture,
ne sont pas le pain et l’eau,
mais un coca-cola en terrasse, quand on a le temps, quand il fait beau.

Rien.

Actuellement nos responsables politiques réfléchissent à l’ouverture des cinémas,
par pour y montrer des films,
pour continuer à nous vendre des popcorns.

Il était une fois une histoire à vous raconter
Au milieu d’un grand merdier,
Devant vous
Qui vous êtes déplacés, parfois garés
Qui avez traversé le froid, la neige, l’obscurité,
Vous serez indulgents,
Car la dramaturgie est éclatée.

Par ailleurs, ceci n’est pas un spectacle.

David Murgia